Âme jazz (partie 1)

Joe enseigne la musique dans une école secondaire de quartier, à New York. Ses étudiants n'ont pas la piqûre et flânent en classe. Tenace, Joe s'installe au piano et se met à jouer. Ses doigts glissent sur les touches, légers et rapides, comme une troupe de petits musiciens. Joe est le maître d'orchestre. Ses yeux sont fermés, il tombe en transe, envoûté par la musique. C'est justement à l'âge de ses étudiants qu'il est, lui-même, tombé en amour avec le jazz. Il suffit d'écouter avec son coeur. 

La cloche sonne. Joe reçoit un coup de téléphone. C'est un ancien étudiant, Curley. Ce jeune homme a maintenant la chance de jouer avec un grand nom de la musique : Dolorès Williams. Apparemment, la diva se cherche un pianiste talentueux, et Curley a pensé à son ancien professeur. Joe saute sur l'occasion de vivre son rêve : jouer de la musique professionnellement dans un groupe jazz. Il note le moment de l'audition, il prend son veston au vol et il s'élance dehors vers le boulevard des Amériques. Après quelques habiles maneouvres de circulation dans la Grosse Pomme, il parvient enfin au Half Note, bar souterrain où, semble-t-il, se joue aujourd'hui son destin. 

Quand arrive le tour de Joe, il monte sur scène le coeur battant la chamade et les genoux en guénille. Sans tambour ni trompette, Dolorès entamne immédiatement une chanson. Le professeur n'a qu'à s'improviser, c'est du jazz. Malheureusement, ce qu'il pianote ne s'accordent pas avec les autres. La chanteuse se retourne vers lui avec une moue de mépris. Joe ferme les yeux pour se donner du courage. Puis, il se laisse emporter par le rythme et les sonorités. Il n'existe plus rien d'autre que les instruments, et ces derniers se parlent, s'interpellent et se répondent. Bientôt, tout l'attirail musical se tait. Joe ne fait plus qu'un avec son instrument. 

C'est un succès! Joe termine son envolée musicale et rouvre les yeux un peu gêné. La grimace de Dolorès s'est transformée en sourire : il est retenu et son premier spectacle est le soir même. Débordant de joie, Joe retourne chez lui à pied, cellulaire collé à l'oreille, partageant sans reprendre son souffle la bonne nouvelle à son barbier Dez, à sa mère Lydia et à quelques amis. Surexcité, il s'épivarde et en oublie même de faire pas attention où il met les pieds. 

Badaboum! Il tombe dans un profonde bouche d'égoût moribonde. 


À son réveil, tout semble s'être éteint autour de lui comme si la nuit était tombée subitement. Au loin, il perçoit par contre une lumière incandescente. Qu'est-ce que c'est? C'est éblouissant. Il se rend compte qu'il avance doucement dans un roulis continu. Pourtant, il ne marche pas. Quelque chose le fait progresser vers cette source de lumière hypnotisante. Ouh là! Ses pieds ont disparu et son corps irradie d'un bleu diaphane. Que se passe-t-il? Ici, tout le monde se ressemble. Sauf que la plupart des gens sont âgés, vieux. 

Ça y est, il a compris : il a quitté la Terre et, avec elle, son enveloppe charnelle. 

"Non, je ne peux pas aller vers l'au-delà. Je dois jouer au Half Note ce soir, c'est la chance de ma vie", se dit-il. Paniqué, il s'élance dans le néant sombre sous lui. C'est le seul endroit qui ne semble pas se mouvoir vers la source lumineuse fatidique. 

Il tourbillonne dans sa chute, lègère, puis atterrit enfin dans un monde irisé bien étrange. Il fait jour. De petits feux follets bleutés, eux aussi, côtoient de grandes silhouettes joliment difformes, qui répondent toutes au nom de Jerry. Tous semblent s'attrouper autour d'un grand trou lucarne depuis lequel on voit la Terre. Elle est toute petite, mais on la reconnaît avec ses gigantesques océans et ses continents à la dérive. Les feux follets sautent dans le vide, alors Joe les imite. Il espère retourner chez lui, reprendre le cours de sa vie. Mais une force inconnue le ramène à son point de départ. Peu importe le bombre d'essais en chute libre. 

"Vous avez besoin d'un badge por voyager, lui dit une silhouette. Laissez-moi vous montrer..."


Jerry guide Joe vers un amphithéâtre à l'intérieur duquel les nouvelles âmes se font attribuer un mentor, un peu comme un étudiant avec son professeur. Les mentors doivent aider la jeune âme à se développer en lui faisant découvrir la vie ou la leur, sous toutes sortes de formes et d'activités. Peu à peu, les passions jaillissent, et les badge se complètent. Il faut cinq écussons pour qu'un badge se transforme en laissez-passer pour la Terre. Vingt-deux, une âme rebelle, n'en a que quatre depuis belle lurette déjà. En fait, elle ne veut pas aller sur Terre. Joe la remarque et demande à être pairé avec cette petite sauvagine. Il a une idée. 

Dans un geste rapide, le professeur vole le badge de sa protégée. Mais celui-là se volatilise de ses mains et réapparaît sur la poitrine de 22, comme par magie. "Je suis prise avec tant et aussi longtemps qu'il ne sera pas complété", lui confie-t-elle. Joe propose alors un marché : "Je t'aiderai à trouver ton étincelle, et tu me donneras ton badge." Vingt-deux accepte volontier la proposition. 

On plonge dans les souvenirs de Joe, c'est lugubre et poussiéreux. Partout, on entend des airs jazz. On dirait que c'est tout ce qui compte. Joe n'a pas d'enfant et peu d'amis, pas vraiment de loisir non plus. Un chat, c'est tout. Vingt-deux n'est pas très enthusiaste. Joe l'amène donc au musées des passions, où les jeunes âmes peuvent expérimentés une tonnes d'activités : pétrir le pain et humer la douce odeur des croissants chauds, arroser un immeuble en feu depuis des hauteurs vertigineuses, reproduire avec les doigts badigeonnés de laques colorés ce qui se dessinent sur la toile de nos paupières closes. Mais rien n'allume 22, et son badge demeure sans étincelle. 

Éteinte, 22 déambule sans espoir. Joe la suit. Sans s'en rendre compte, ils passent la porte de l'entre-deux, où des créatures zombies font les cent pas au-dessous d'âmes lumineuses portées par des bulles étincelantes. "Où sommes-nous?" demande Joe. "Bienvenu dans la Zone. Le monde des passions : celles qui nous transportent et celles qui nous dévorent, lui répond un uluberlu. Que faites-vous ici?" Nostalgique, Joe lui explique son rendez-vous manqué avec son destin. Le drôle d'énergumène opine du chef, puis balaie le sol nuageux. Comme dans un songe, on aperçoit soudain Joe allongé sur une civière, son chat bien gras sur les genoux. Sa poitrine se gonfle et se dégonfle dans un rythme régulier, ponctué par les bips, bips, bips d'un respirateur métronome. 

Sans réfléchir une seconde de plus, Joe plonge dans la vision. Il bouscule au passage 22, qui est emportée dans sa chute. 


À suivre... 

Note au lecteur : Je remâche ici le film Soul de Disney-Pixar, déçue par l'adaptation en livre pour enfants que j'ai achetée à mon fils aujourd'hui. Ceci n'est donc pas, et contrairement à toutes mes autres histoires, un récit original. 

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