L'homme qui servait de l'agneau
Mon maître est doux et gentil, il me fait des câlins tous les soirs. Ou presque. Parfois, on dort collés ensemble. Au petit matin, il me sert une bonne portion de croquettes au poulet après s'être coulé un café chocolat.
J'adore mes croquettes au poulet, c'est comme des céréales à la volaille. Miam! Tous les jours, soir et matin, je tente ma chance en redemandant une portion. De temps en temps, mon maître craque et il me ressert un fond de bol.
Mais récemment, on m'a servi un truc à l'agneau. Ç'a un goût horrible, beurk! J'ai entrepris une grève de la faim et j'ai cherché le responsable de cette grave erreur gastronomique. Ce n'est pas mon maître, il est trop parfait pour ça.
Qui a osé mettre de la moulée pour cabots dans ma gamelle? La petite fille que nous hébergeons? Hum, je ne crois pas, non. Elle est plutôt douce, elle aussi. Elle me fait des câlins et elle me donne des minouches succulentes : à la dinde. Certains sont "aux anges", dit-on. Moi, je suis aux oiseaux en tous cas. De plus, la petite n'a pas de raison de se débarasser de moi. Je lui laisse toujours la priorité quand elle nous visite. J'accepte même de partager ma place dans le lit de mon maître. Nous dormons tous les trois ensemble.
Je suis un bon chat bien élevé, moi : je partage. Mais ma couverture en velours, il n'y a que moi qui ai le droit de la pétrir avec mes pattes.
Est-ce que ce l'auteur du crime serait Madame? Il faut dire qu'elle me pique ma place dans le lit, la vicieuse. Mais elle est de nature plutôt gentille, même qu'elle me sert mes croquettes normalement. Et ça ne goûte jamais l'agneau. Le jour où la saveur de ma nourriture a changé, Madame n'était pas là. Donc, ça ne doit pas être elle, la responsable.
Pour percer le mystère de la moulée au bétail d'agneaux, je me suis cachée. J'ai guetté, tapise dans l'ombre d'un jouet, les allées-et-venues du criminel sans goût. C'est facile, la salle de lavage, où repose mon bol, fait face au salon. La petite fille a une tonne de jouets pêle-mêle où se planquer. Le paradis du camouflage! Surtout que je suis couleur caméléon : brun tacheté bizarre. À ceux qui disent que j'ai l'air d'un hibou, je réponds : Ouh, ouh! Je le boufferais, moi, votre volatile nocturne.
Voici ce que j'ai découvert... Le voleur de croquettes au poulet a la même silhouette que mon maître et il a le même parfum que mon maître : un mélange de lotions après-douche hyper odorantes. Son pas rebondit exactement comme celui de mon maître. Sauf qu'il me sert des trucs dégueux à l'agneau, lui. Bêêêrk!
Je pense que c'est ça, usurper l'identité de quelqu'un. On met les vêtements et le parfum d'un autre pour faire semblant qu'on est lui et pas nous-même. Et, ici, on en profite pour essayer de m'empoisonner. Mais pourquoi? On n'a pas de raison de s'en prendre à moi.
Remarquez que je n'ai jamais vu mon humain et son double en même temps. Peut-être que c'est un cas de possession? J'ai vu ça à la télé : un truc blanchâtre qui entre dans les narines d'une madame ou d'un monsieur endormi. Jamais vu ça chez un chat, en passant. Ni chez un enfant. Les adultes devraient mettre des bouchons dans leurs trous de nez plutôt que dans leurs oreilles quand ils roupillent. En plus, comme ça, ils ne ronfleraient pas. Et ils m'entendraient réclamer à manger quand je meurs de faim à 5 heures le matin. Pauvre de moi, je m'autodigère tous les jours.
Oui, ça doit être ça : un cas de narines infiltrées.
Alors, j'ai pris la responsabilité de faire sortir le vilain mucus du pif de mon maître. Je me doute de la méthode puisque j'apprends plein de choses en regardant des documentaires le jour, entre mes nombreuses siestes. Mon maître travaille et la petite, elle, va à l'école. Moi, je m'occupe. Donc, pour moucher un monsieur possédé, il faut de l'eau bénite. On la vaporise dans la truffe humaine, une narine à la fois. La personne doit être retournée d'un côté pour que le jus nasal s'écoule. Puis, on répète l'opération de l'autre côté. Mes crachats feront l'affaire comme eau bénite, je suis une bête divine. On me le dit tout le temps. En plus, je vise aussi bien qu'un archer borgne. C'est un sport auquel je m'exerce en journée : le crachat précis de haute compétition. Pendant tout ce temps, on doit réciter des incantations magiques. J'ai pensé demander l'aide de mon ami Tux, le matou de Madame. Son pelage, à lui, est noir et blanc comme une soutane de prêtre. Je le sais parce que Madame traîne des poils sur elle. Pour rejoindre Tux, je vais miauler très fort par la fenêtre ouverte. Madame vient à pied, donc son animal habite à portée de miaulements. Les voisins vont détester m'entendre, j'adore.
Voilà, l'affaire est ketchup. Tux vient ce soir procéder à un mouchage exorcisant avec moi. J'ai amassé dans ma gueule la bave divine. Ça gratte à la porte, déjà. L'invité à quatre pattes entre. Mon maître laisse parfois la porte entrouverte pour que Madame le rejoigne. Pratique, hein? D'un pas élégant, le prêtre chat grimpe l'escalier et me rejoint dans la chambre où ronfle notre patient.
Mon humain est allongé sur son côté droit et fait autant de vacarme qu'une tondeuse sur le point de rendre l'âme. Pas de danger que Tux le réveille, même s'il incante les dieux très fort. Je vise la narine de gauche. 1, 2, 3... splat! Et c'est le buuut, mon maître vient de se prendre une giclée de crachats en pleine poire. Le ronfleur enfonce son visage dans l'oreiller comme pour se moucher et tada! il se retourne. Je bondis par dessus lui et je mets la narine droite dans ma mire.
Toc, toc, toc!
Mais qu'est-ce qui se passe? Ah non, Madame vient d'arriver. Elle entre dans la pièce, Tux se planque sous le bureau. Il sait qu'il ne devrait pas être ici. Zut! Elle, elle a le sommeil léger. Nous n'arriverons jamais à terminer notre mouchage avec elle dans les pattes.
J'ai une idée.
Je laisse Madame embrasser mon maître (les humains sont dégoûtants). Puis, je viens me frotter à ses jambes : miiiaou! Elle succombe à mon charme et elle se penche vers moi pour me flatter. Je me sauve vers le salon, aguicheuse. Elle mord à mon appât en me suivant. Je m'offre une séance de câlinage pour la ramollir. Je m'installe sur son ventre, toute chaude, et je me mets à ronronner tendrement. Elle ne peut plus résister au sommeil, elle se sent trop bien. Elle tombe, badaboum! en plein rêve. J'en profite pour rejoindre Tux et terminer la décongestion.
Mon maître s'est retourné, il est allongé sur le côté droit. Ah non! Fûtée, je me colle tout contre son dos pour que, sans se réveiller, il me prenne dans ses bras en se retournant. Eurêka! Il est maintenant allongé sur le côté gauche, dévoilant sa belle grosse narine droite. Je vise, Tux miaule des satanités et je tire. Splat! En plein dans le mille. Il s'éveille en sursaut, étouffé dans mes crachats salvateurs. Il tousse, tousse, tousse et, enfin, il se mouche un bon coup. Adieu, les croquettes à l'agneau, rebonjour le poulet!
Les deux humains réveillés au beau milieu de leur nuit se rejoignent dans la chambre. Pendant ce temps, je fais sortir Tux en douce par la fenêtre de la cuisine, celle qui donne sur le balcon arrière. Puis, satisfait, je vais piétiner ma doudou avant de m'enrouler pour piquer un somme, moi aussi.
Le lendemain, Madame reste au lit. Je suspecte qu'elle ne sait pas ouvrir le téléviseur, la pauvre. Quand la petite n'est pas là, elle ne peut pas regarder les dessins animés. Mon maître prépare des cafés, puis il entre dans la salle de lavage pour me servir mes céréales. Je m'approche, méfiant, mais plein d'espoir. Ça sent bon, je m'essaie en prenant une petite bouchée de dégustation. Ouiiiii! Ce sont des croquettes à la poule, mes favorites.
Source : Pinterest
La morale de cette histoire? Il faut toujours se moucher, sinon ça ne goûte pas bon.
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