Amoureux bons amis

 - Maman, comment vous vous êtes rencontrés, papa et toi? 

- Oh, c'est une belle vieille histoire, ça. Avec un peu de poussière de l'ancien temps et un soupçon de poudre de fée. Comme dans les contes, quoi. 


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Il y très longtemps, en fait le 17 juillet 2012 (le jour de l'anniversaire de Papi), j'ai rencontré Papa dans un bar de la rue Saint-Denis. 

À l'époque, j'habitais seule tout près de la bibliothèque où nous allons : Marc-Favreau, sur le boulevard Rosemont. Mon petit logement au dernier étage d'un triplex avait vieilli tout croche, comme un atelier d'artiste. Si bien que je devais mettre un bloc sous les roulettes de mon fauteuil de travail pour éviter de partir à la dérive, sur le côté. Il n'était vraiment plus d'équerre, cet appartement! Tout de même, et peut-être justement parce qu'il fallait savoir l'aimer, ce nid-à-moi me plaisait beaucoup. 

Ma maison comportait deux balcons : un devant et un derrière. Et Tuxedo, notre chat, se lançait parfois en bas, téméraire, à la poursuite d'un papillon. Ou il en tombait en essayant de passer de la rambarde au rebord de la fenêtre. Inquiétée par son comportement, j'avais mis notre matou en laisse et harnais pour assurer sa survie s'il venait encore à chuter du 2e étage. Ces bêtes ont beau avoir 7 vies, dit-on, je ne voulais pas courir le risque que ce soit game over pour lui un jour. 

Ce soir-là, à la date d'anniversaire de Papi, je n'avais pas de plans de soirée. Et j'avais envie de faire changement. Tu sais, des fois, ça nous arrive : on prend une autre sorte de céréales ou on emprunte un chemin différent... Bien voilà, c'était ça, le sentiment qui m'habitait : avoir besoin de nouveauté. L'un de mes amis, Rémi, m'avait invitée à sa fête, au Barouf. Et j'ai décidé d'y aller même si je n'y connaissais personne d'autre que lui. Il avait invité toute son équipe de rugby... 

Quand je suis arrivée sur place, coin Saint-Denis et Rachel, tous les convives semblaient attablés déjà. Par chance, une chaise libre se trouvait en diagonale du fêté. Je me suis donc assise là, entre deux de ses coéquipiers : Gwen à ma gauche et Papa à ma droite. 

J'ai commencé à discuter avec le garçon à ma gauche, et il m'a dit des choses étranges. Je lui racontais les vols planés de mon chat kamikaze et il me répondait qu'il noyait ces bêtes, lui. Il blaguait probablement, mais à l'époque, moi, je ne le savais pas puisque je ne le connaissais pas encore, Gwen. Donc, j'ai tâté le terrain à ma droite. Ce grand gars-là, bouclé, me paraissait plus rassurant. 

Il buvait un petit cocktail blanchâtre. Je lui ai demandé ce que c'était, car je n'avais jamais vu ça de ma vie. "Une moresque, goûte." J'ai porté le verre à mes lèvres afin qu'un peu de liqueur s'invite dans ma bouche. Les autres ont paru étonné, car ton père est très dédaigneux et il ne partage pas son assiette ou sa boisson d'ordinaire. Il refusait même de boire au bidon d'eau, comme tout le monde, durant les matchs. Sauf que, moi, je le rencontrais pour la première fois, ton papa, alors je ne pouvais pas apprécier ce détail. 

Ç'avait un parfum anisé et une texture sirupeuse, ce mélange de Ricard et d'orgeat. Nous nous sommes mis à jaser, Papa et moi. Il m'a aussi initiée à la tomate, une variante de la moresque avec de la grenadine, et au perroquet, avec du sirop de menthe. Mais non, nous n'avons pas bu tout ça, voyons. 

Nous avons parlé longtemps par contre. Si bien que les gens ont fini par se lever de table. Un petit groupe a transité vers un autre bar, où se dégourdir. Nous nous sommes joints à eux alors que ni l'un ni l'autre avions prévu faire long feu à cette soirée d'anniversaire. Je pense que nous avions encore des choses à nous raconter et je pense que, tous les deux, ce soir-là, nous avions envie de briser la routine. 

À la chic Taverne Edgar, j'ai payé une bière à ton père. Ni lui ni moi n'étions trop portés sur la danse, mais nous nous sommes trémoussés un peu tout de même. Nous sommes restés ensemble pas mal toute la soirée, je crois. Je ne me rappelle de rien d'autre que ton père, bien franchement. 

Quand ça s'est terminé, il était tard. Nous avons marché sur l'avenue Mont-Royal prendre l'autobus qui remontait Saint-Denis pour retourner chacun chez soi. Papa habitait Villeray et, moi, j'habitais dans mon appart d'artiste au cœur de La-Petite-Patrie. Nous allions donc dans la même direction, vers le nord.

Durant le trajet, comme au Barouf et à la taverne, nous avons placoté. Bon, si ça se trouve, c'est moi qui ai fait un monologue, d'accord. Peu importe, ce qui compte, c'est la suite... Au moment de descendre, j'ai balancé : "Tu es ami avec Rémi? Ajoute-moi sur Facebook." Parce que seuls les amis de mes amis peuvent m'ajouter sur ce réseau social. Puis, je l'ai salué et je suis rentrée me coucher. 

Le lendemain matin, j'ai reçu une notification sur Facebook : Untel veut vous ajouter. J'ai cliqué sur "Accepter", et j'ai lu son message. Il m'invitait à boire un verre au cours de la semaine. 


Et voilà, ç'a été aussi simple que ça. Entre nous, tes parents. Parce Tuxedo, lui, il ne l'aimait pas du tout, Papa. En tous cas, pas au début. Il l'a même attaqué deux fois en lui sautant dessus. Je pense que notre chat était jaloux, tu sais qu'il se montre parfois très protecteur... 

Nous avons été des amoureux pour de vrai, mon Poulet d'amour. Et nous sommes maintenant de bons amis, mon Coco d'ange. 

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